Le Secret de Brokeback Mountain: à l'ouest d'Eden
L'histoire [tournée au Canada] commence à l'été de 1963 dans les montagnes du Wyoming [Etats-Unis]. Deux bergers saisonniers, qui ont ignoré jusque-là leur part d'homosexualité, traversent les étapes du rituel amoureux gay. Poussés par la froideur de la nuit, l'ennui et l'alcool, Ennis et Jack se rapprochent et font l'amour. Puis ils en viennent à se bagarrer, se serrer affectueusement et s'embrasser. A la fin de la saison, ils retournent chacun à sa vie. Quête de boulot, circuit de rodéo, fiançailles, mariage à l'église, enfants, belle-famille.
L'amour dont ils ne peuvent prononcer le nom les réunit pourtant, de temps en temps, au cours d'une prétendue partie de pêche. Deux décades passent durant ce film, avec pour seuls indicateurs l'évolution des postes de télé, des voitures et des vivres que l'on rapporte du magasin. La déprimante insularité de ces petites communautés paysannes américaines ne change pas, même si le couteau pour découper la dinde de Thanksgiving est finalement couplé à un moteur.
Dans cette société où chacun surveille chacun, les dangers qui menacent Jack (le brun) et Ennis sont, au départ, les coyottes à l'affût du troupeau de mouton, le grizzli qui fait fuir les mules, l'orage, la neige intempestive et leur patron. Ensuite leurs familles, les voisins... Jack rêve d'une petite ferme où ils travailleraient et vivraient ensemble; Ennis refuse la vie commune à cause de son devoir familial et pour d'autres raisons que le spectateur appréciera. Ils ont peu de mots pour exprimer leur souffrance et leur amour.Une belle histoire de passion contrariée, mélancolique au point que même les homophobes y trouvent leur compte. Ce film sans fioritures du réalisateur taïwanais Ang Lee, Le secret de Brokeback Mountain, touche chaque spectateur où cela fait mal. Les actrices et acteurs sont impressionnants dans leur mutisme. Et l'Amérique profonde ressemble vraiment à l'est (sinon l'ouest) d'Eden, loin de la grâce divine ou humaine.
Nous autres citadins, nous regardons la montagne comme un lieu de ressourcement: à disposition lorsqu'il nous chante. Ces paysans ne considèrent pas la nature comme un modèle d'aspiration à l'harmonie. Ils la défient, la subissent, l'exploitent pour vivre ou juste survivre (c'est l'un des problèmes d'Ennis). Durs envers eux-mêmes et les autres, enfermés dans l'immobilisme de leurs communautés, livrés à la morale du travail et de l'exploitation, ils suivent les rituels éternels de la religion, du patriotisme et de la xénophobie qui les lient les uns aux autres et les étouffent.

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