30.6.05

Billy Graham: la fin approche

L'évangéliste Billy Graham qui, selon son organisation, a prêché à 210 millions de personnes à travers le monde durant 60 ans de carrière, s'est adressé aux New-yorkais le week-end dernier: trois soirées, auditoire cumulé de 242'000 personnes. Était-ce la dernière "croisade" du prédicateur de 86 ans? "Probablement, a-t-il répondu, en tout cas en ce qui concerne New-York." Malgré sa santé fragile, il envisage de se rendre à Londres en automne.

Prêchant sur le thème de Noé et du déluge, Graham a développé le thème de la fin du monde. ("Oui je regrette de les avoir faits" dit Yhwh, "je vais effacer les humains, ma création".) "Presque tout le monde sent aujourd'hui que nous nous approchons d'un moment paroxystique de notre histoire, a affirmé l'évangéliste. Ce monde va prendre fin, Satan aussi" et avant que cela ne se produise, repentez-vous et revenez au Christ.

C'est très masculin de penser que le monde ne peut pas continuer après/sans nous. Et que Satan non plus, dont Graham a fait son fonds de commerce.

A New York, 9'445 personnes ont répondu à l'appel que Graham lance chaque fois, de renoncer au péché et de donner leur vie à Jésus; 9'445 âmes perdues ont été sauvées et sont devenues born again, ont trouvé une nouvelle naissance (60% de premières conversions). Billy Graham n'enrôle pas ses convertis dans sa propre Église, les gens sont libres de trouver la communauté chrétienne qui leur convient. Les protestants fondamentalistes le lui reprochent et déclarent qu'il ira en enfer pour cela.

Lorsque sa carrière a commencé, Graham sermonnait sous la tente, comme la plupart des autres prédicateurs du Réveil évangélique. Les "croisades" sont aux croyants ce que les chapiteaux des cirques sont pour le reste du bon peuple: un lieu de passion, d'émotion et de divertissement. Les soirées comportent des attractions musicales calquées sur les plus populaires -- rock, pop et country, mais en version pasteurisée. Seul changement aujourd'hui: la plupart de ces bateleurs sont devenus des télévangélistes et drainent encore plus d'argent.

Jusqu'ici, la réputation de Billy Graham n'a jamais été éclaboussée par un scandale public ou des déclarations intempestives. Au contraire de la plupart de ses collègues. Jerry Falwell, par exemple, qui avait rendu la pratique médicale de l'avortement et la visibilité des homosexuels responsables des attentats du 11 septembre (un avertissement de Dieu).

Ou du richissime Jimmy Swaggart qui avait déclaré en 1984 que l'éducation sexuelle à l'école faisait la promotion de l'inceste. Or en 1987, une prostituée révélait au magazine Penthouse que Swaggart lui avait demandé de lui livrer sa fillette. Photographié à sa sortie d'un motel pouilleux avec une autre prostituée, il avait avoué sa faute en pleurnichant devant l'auditoire des Assemblées de Dieu. A l'époque, Swaggart était (aussi) candidat à la présidence des Etats-Unis; on se demande donc si c'est son opposant George Bush père qui l'a fait suivre par des détectives ou un autre évangéliste, Marvin Gorman, que Swaggart avait dénoncé pour infidélité conjugale. En 2004, Swaggart poursuivait sans problème son ministère et remerciait Dieu que Bush propose un amendement à la constitution pour interdire tout autre type de mariage que celui entre une femme et un homme.

En 1987 aussi, Jimmy Bakker et sa femme Tammy Faye dirigeaient et animaient le programme de télé "Praise the Lord" et un genre de Disneyland biblique, dépensant joyeusement 500'000 dollars par jour, un fonds alimenté par les dons des fidèles. Jim possédait 47 comptes bancaires. Or lui aussi a été dénoncé par des prostituées et des paroissiens auxquels il avait fait des propositions homosexuelles. Condamné à 45 ans de prison en 1989 pour fraudes d'un montant de 3,7 millions de dollars, il a été libéré sur parole et a lancé un nouveau programme de télévangélisation en 2003.

"Une guerre n'augmente pas le nombre de morts sur la terre." A part cette étrange remarque, Billy Graham n'utilise pas les thèmes du jour (terrorisme, fondamentalisme musulman, partenariat homosexuel, président des Etats-Unis) pour traumatiser ses auditoires. De l'Irak, il a aussi dit que c'était l'un des pays de la Bible (jardin d'Eden).

Il a toujours été proche des gens de pouvoir. Des présidents ont assisté à ses croisades.
Il a béni un meeting électoral du candidat Nixon en Caroline du Sud. Bush l'actuel témoigne ouvertement que Graham lui a montré le chemin vers Dieu. Depuis l'ère Eisenhower, l'évangéliste a prêché aux petits-déjeuners de prière présidentiels. C'est l'identité chrétienne de l'Amérique. Imaginez un cureton récitant le bénédicité avant que monsieur et madame Chichi et leurs invités Vilepain et le vile Sarcococatho ne trempent leur croissant graisseux couvert de confiture de chez Fauchon dans le café refroidi...

24.6.05

Le pilori de Chicago

Clouer quelqu'un au pilori: l'expression est vieillie, mais l'exposition publique infamante est à l'ordre du jour aux Etats-Unis.

Dans les villes où le racolage sur la voie publique est interdit, les autorités ont pris différentes mesures à l'encontre des prostituées et de leurs clients.

Certains départements de police envoient des policières déguisées en putes pour attirer les flâneurs; des collègues hommes arrêtent les poissons qui ont mordu à l'hameçon. Les michetons peuvent s'en tirer, la première fois, avec une amende salée s'ils suivent une séance de rébabilitation qui dure une journée. On les chapitre sur la propagation des maladies sexuellement transmissibles et sur la vie abominable que mènent la plupart des travailleuses du sexe. Des anciennes prostituées leur parlent de leurs expériences, de la drogue, de la manière dont les hommes les traitent. Drastique, mais relativement correct.

Dans d'autres villes, la liste des types arrêtés sur le pavé est publiée par le journal local.

A Chicago, le Département de police signale les contrevenants au mépris et au rejet publics. En accord avec le maire, il publie sur son site internet la photo, l'âge, l'adresse et la date d'arrestation des clients de la prostitution pris en flagrant délit. Ces trois photos figurent sur une page qui en contient 32. Il est précisé que "ces individus sont présumés innocents jusqu'à ce qu'un tribunal les juge".

La chasse à l'homme est ouverte. Le Département de police de Chicago ne précise pas quel traitement il réserve aux travailleuses du sexe appréhendées.

COLLINS, ERIC
M/20
XX STRAUSS LANE
OLYMPIA FIELDS
2005/06/24
8-8-060
N

ARMSTRONG, ROGER
M/46
20XX N 35TH
OTTAWA
2005/06/23
8-8-060
N

MARTINEZ, DANIEL
M/27
44XX S TALMAN AVE
CHICAGO
2005/06/23
8-8-060
N

19.6.05

Lucerne: champagne rose et action de grâces


Des ballons entravés, violets et bleus, flottaient hier matin au-dessus des toits de la vieille ville de Lucerne. Ils signalaient la présence des organisations de défense des droits de l'homme au milieu du marché des fleurs et légumes pour marquer la Journée nationale du réfugié. Pendant ce temps, de l'autre côté de la Reuss, des associations montaient les stands et les scènes du Village lesbigay qui allait accueillir la fête de la "Pride 05".

Avec la "Gay Pride" ou le "Christopher Street Day", les homosexuels commémorent à travers le monde un événement fondateur de leur mouvement de libération. Le 27 juin 1969, en effet, les clients du Stonewall Inn sur la Christopher Street se sont défendus pour la première fois contre la police new-yorkaise qui exécutait une énième descente brutale dans ce bar gay. La résistance des drag queens et des homosexuels ce jour-là a tourné en émeute.

En 1979 à Berne, j'ai participé au premier défilé suisse commémorant l'événement. En fait, j'avais l'intention de regarder passer le cortège. Mais voyant le peu de Romands rassemblés derrière le seul étendard en français, j'ai eu honte de ma timidité. Sur la Place fédérale, à l'issue du défilé, le discours du représentant francophone m'a tellement dégoûté par son impudence sexuelle que je me suis demandé comment réagir. L'année suivante, le défilé avait lieu à Bâle. Et sur la Place du Marché, je tenais le discours en français.

Hier, nous étions réunis à la Löwenplatz (le célèbre lion de Lucerne), à côté du panorama des Bourbaki (les réfugiés de 1871), pour écouter les discours. Trois formations de Guuggemusik ont ouvert les festivités. Les Nölli Grötzi déguisés en vaches zébrées à poil noir et menés par une paysanne balèze (qui doit être garçon charcutier au civil); les Leuechotzeler Lozärn, plus champêtres; et les Loschtmölch Chriens. Egarées en ce melting-pot, de minuscules touristes chinoises (Hong Kong) se photographiaient les unes les autres dans ce décor hautement exotique et riaient aux éclats. Je leur ai expliqué de quoi il en retournait. Fou rire redoublé.

La présidente de la Pride 05 a souhaité la bienvenue aux "lesbiennes, bisexuel/les, transgenres, homosexuels, hétérosexuels et asexuels" venus de toute la Suisse (dix mille, selon la police). En romanche, italien, français et allemand, alors qu'un bel interprète traduisait le tout en langage des signes. Pendant le discours du président de la ville, Urs Studer, une centaine de contre-manifestants recrutés dans les rangs de la Fraternité intégriste Saint-Pie-X (fondée par Mgr Lefebvre) priaient et psalmodiaient bruyamment afin de perturber le rassemblement gay. Leurs banderolles traitaient l'approbation de la loi sur le partenariat par le peuple de "tsunami" et nous promettaient "l'enfer". Le maire a relevé que, selon le principe de l'égalité des droits
(il a maladroitement parlé de "tolérance") dont nous venions de bénéficier, ces personnes avaient toute liberté de proférer des anathèmes.

Les orateurs gays ont souligné qu'à quelques enjambées du Rütli, nous pouvions être fiers, c'est-à-dire reconnaissants d'habiter une démocratie. D'où le terme de pride, sentiment de dignité humaine retrouvée, et non pas l'orgueil de nous sentir supérieurs à qui que ce soit. Ils ont aussi relevé que la campagne politique avait coûté plus d'un million de francs à l'organisation faîtière gaie.

La marche s'est déroulée dans les rues tortueuses du vieux Lucerne, perturbant le flot des acheteurs du samedi après-midi et des touristes. Elle était emmenée par deux chevaux tirant un carrosse de mariage et ses mariées. Plus loin, une Citroën de 1948 pour deux mariés. Parmi les groupes remarqués: les Parents de lesbiennes et gays proclamant "C'est un enfant que nous aimons" et "Parents, montrez-vous"; Lilith, le groupe lausannois de lesbiennes avec ses pancartes "Merci" (d'avoir voté Oui) dans les quatre langues -- un geste élégant; une ambulance, un médecin et des infirmières aux mollets musclés pour faire connaître
le site d'information sur l'internet "Docteur Gay".

Après le défilé, les participant/e/s se sont égayés dans le Village pour lanterner d'un stand à l'autre: information des associations, publications, branche homo d'Amnesty, boissons, saucisses, paella, plats vietnamiens... Des concerts avaient lieu sur trois scènes: percussions, chorales pleines d'humour, formation capable de mêler le folklore d'Appenzell à celui d'Amérique du Sud, chanteuses et chanteurs. A 17h. les bouchons de champagne rose ont sauté, nous avons trinqué à la victoire des urnes; Pommery régalait l'assistance à un prix réjouissant.

Lorsque j'ai commencé à militer, bien avant la première Pride, je n'imaginais pas être témoin, un jour, de pareil événement... Mes larmes allaient aussi à tous les bonshommes qui sont restés sur le carreau durant ces trente ans. Sida, suicides, stress, tabassages, assassinat.

A 19h, la majestueuse église des Franciscains (13ème siècle) était bondée pour une célébration oécuménique d'action de grâces et d'intercession. L'officiant a reconnu d'emblée: "Nous savons que des soeurs et des frères se sentent blessés dans ce lieu..." Il a évoqué le signe &. de la campagne, appel à la communion et à la responsabilité entre partenaires des couples qui vont s'engager sous la nouvelle loi, mais aussi signe de réconciliation entre homos et hétéros. L'homélie se fondait sur le texte du Psaume 57:
Mon âme est couchée parmi les lions qui dévorent les hommes, leurs dents comme lance et flèche [...]
Puis vient la délivrance, la reconnaissance complète la joie:
Je vais réveiller l'aurore...
Et l'orgue de faire trembler l'église avec "Let it be" des Beatles. Puis l'assistance attentive et émue a été invitée à exprimer ses requêtes et sa reconnaissance sur des billets votifs. Quelques 150 personnes ont épinglé leurs ex-voto sur deux panneaux devant l'abside. Pendant ce temps, une femme gravissait l'escalier de la chaire pour jeter une fois encore l'anathème sur les homos et ceux qui les accueillaient en ce lieu de culte catholique.

La fête devait se continuer par un nocturne d'orgue et de chant à la Hofkirche, un concert de jazz d'Yvonne Moore et diverses réjouissances profanes dont une Jungle Party exportée du Mad de Lausanne.

9.6.05

Loi sur le partenariat: analyse d'un score et conséquences


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-- Donc ça baigne! Vous les lesbiennes et les homos avez obtenu ce que vous réclamiez; le peuple suisse a été généreux! Alors, pourquoi bloguer sur ce sujet? On a déjà entendu tous les arguments...

-- C'est vrai qu'il y a une trentaine d'années, lorsque je me suis décidé à militer, je n'envisageais pas voir un jour advenir cette avancée. A l'époque, il fallait se battre en faveur de quelques droits de base, se battre pour la suppression des discriminations et des violences les plus grossières, pour la possibilité de vivre ouvertement son existence sans en prendre (trop souvent) plein les gencives. Aujourd'hui, enfin bientôt, en 2007, celles et ceux d'entre nous qui le désireront pourront frapper à la porte voisine du mariage et signer un document leur accordant des droits, avec les devoirs afférents, qui faciliteront leur vie de couple.

Le taux de participation à la votation, dimanche dernier, s'élevait à 56% des Suisses adultes; 58% d'entre eux ont approuvé le projet de partenariat entre personnes du même sexe [score meilleur que l'an dernier en faveur de l'assurance maternité!!!???]. Selon les sondages, les oui auraient dû être sensiblement plus nombreux dimanche. Cela signifie qu'entre une réponse politiquement correcte donnée oralement à des enquêteurs et le verdict secret des urnes ou des enveloppes, il y a une marge importante. L'égalité des droits entre êtres humains n'est pas encore réalisée dans ce pays, même si elle est inscrite dans la loi comme c'est la cas par exemple pour le sexe dit faible.

Il faudra attendre quelques années pour vérifier si la crainte exprimée par les opposants à la nouvelle loi, c'est-à-dire une atteinte irréversible portée à l'institution du mariage hétéro se concrétisera. Ils n'ont jamais développé leur argument ni défini les conséquences. Pensaient-ils que des femmes et des hommes liés jusqu'ici dans des unions mixtes allaient rompre en masse leur mariage en faveur du partenariat homo? Craignaient-ils que le rapport de un sur vingt s'inverse, qu'il n'y ait bientôt plus qu'une ou un hétéro pour vingt lesbiennes ou pédés en Suisse?

Dans ce cas, je suis sûr qu'ils voteraient d'urgence une loi en faveur de l'adoption par n'importe qui, de l'insémination même la plus artificielle, de la grossesse masculine et d'autres mesures expéditives permettant de repeupler une planète sinon bientôt privée de ses travailleurs (pour payer leur AVS), de ses petites bouches et grandes gueules à nourrir, de ses famines si pieusement entretenues...