27.4.05

Jane, le crachat et le Vietnam

Jane Fonda vient de publier "My Life So Far", le récit d'une femme qui a traversé une multitude de vies. La semaine dernière, lors d'une séance de signature au Kansas, un vétéran de la guerre du Vietnam lui a envoyé un gros mollard couleur tabac. Elle n'a pas porté plainte pour ce crachat.

Trois dates dans cette histoire. 1972: Jane Fonda, la Barbarella reine de la Galaxie qui fait rêver les jeunes soldats américains, conduit un groupe de pacifistes à Hanoï. 1975: chute de Saïgon le 30 avril (trente ans, cette semaine). 1988, à la télévision, Jane Fonda ne renie pas son engagement, mais demande pardon au peuple américain pour certaines de ses actions qui auraient blessé par leur manque de réflection et de délicatesse.

Aux Etats-Unis, on cultive aujourd'hui encore la haine envers "Hanoï Fonda". Parmi les vétérans, mais aussi dans l'armée active. Des sites internet répercutent ce mépris. Il existe même des autocollants de son portrait à fixer dans les urinoirs [Duchamp, réveille-toi!]. Des rumeurs infondées circulent au sujet de son soutien à la propagande de guerre nord-vietnamienne. Exemple:
Le colonel Larry Carrigan, porté disparu au combat (sa famille ignorait s'il était encore en vie), était emprisonné depuis trois ans dans un camp (le célèbre "Hilton") au Vietnam du Nord lorsque le groupe de pacifistes mené par Jane Fonda avait passé dans cette prison. Carrigan et ses compagnons auraient été soumis à la préparation routinière en vue de la visite organisée "d'une délégation de paix": douchés, nourris, vêtus de propre. Ils auraient eu le temps d'inscrire leur numéro de sécurité sociale sur de petits billets (pour faire savoir aux Etats-Unis qu'ils étaient vivants). Ils auraient été présentés à Jane Fonda qui aurait serré leurs mains alors qu'ils lui glissaient les petites notes. Sans broncher, elle leur aurait apporté son réconfort, disant: "Est-ce que vous ne regrettez pas d'avoir bombardé des bébés?" ou "J'espère que vous appréciez le traitement humain de vos gardiens!" Puis, lorsque la caméra se serait éteinte, elle se serait tournée vers l'officier viet et lui aurait remis les notes. Trois hommes seraient morts des tortures subies après le passage de l'actrice, Carrigan aurait survécu à ses blessures.
Des anciens prisonniers du "Hilton", présents lors de la visite de Jane Fonda, réfutent cette histoire. (Le vrai Carrigan a demandé qu'on retire son nom des versions qui circulent sur la toile.) Ils affirment: "La seule torture après son passage, ça été d'écouter la propagande incessante au sujet de Fonda diffusée par la radio du camp." Les prisonniers étaient mal traités, mais pas plus ce jour-là.

Fabrice Rousselot mentionne le crachat du vétéran dans le blog A l'heure américaine. A ce jour, sa note a suscité une centaine de commentaires sur la guerre [sans oublier Agamemnon d'Eschyle], sur le pacifisme, le patriotisme ["Patriotism means being loyal to your country all the time and to its government when it deserves it" - Mark Twain], la mémoire, le refoulement ["tout ça c'est du passé"], le pardon? ["Cette conne de Jane aurait pu, aurait dû manifester sa colère contre l'administration Nixon sans pour autant trahir son pays; contre la guerre au Vietnam, mais pas pour autant contre les GIs."]

Question opportune dans le cas Fonda: si elle avait été un homme, un acteur faisant pélerinage à Hanoï, est-ce qu'on lui en voudrait encore aujourd'hui? Certainement non, à moins qu'il brigue un poste politique sous des couleurs démocrates. Alors pourquoi cette rage contre une belle femme qui a beaucoup souffert et même réfléchi (comme le montre son bouquin)?

Bio express: née dans une famille d'acteurs, elle a douze ans lorsque sa mère se suicide; père distant; trois maris distants -- le metteur en scène Roger Vadim qui lui donne des cours de gauchisme et de triolisme, l'activiste Tom Hayden, puis Ted Turner le nabab des médias et philanthrope très complaisant envers lui-même; des troubles de l'alimentation, des dépendances à la drogue puis à l'aérobic (les dizaines de vidéos qui font sa fortune); son apprentissage de la résilience; sa conversion à Dieu (Eglise baptiste); son engagement actuel en faveur de l'éducation des ados, notamment pour lutter contre les stéréotypes sexuels.

Précisément, il se pourrait que Jane Fonda ait provoqué cette hostilité parce qu'à l'origine, elle se présentait aux hommes comme cette jeune femme sculpturale toujours prête à plaire et se soumettre; puis avec son engagement en faveur du Vietnam communiste, elle a semblé se retourner contre ceux qu'elle séduisait -- par exemple les GIs en guerre. Alors que, dans l'imaginaire populaire, le rôle de la femme demeurait le soutien et le repos du guerrier. On a brûlé des sorcières pour moins que cela.

21.4.05

"Habemus tatam!"


Lorsque la fumée des électeurs, qui allumaient leurs cigares, a pollué le ciel romain et que l'annonce a été donnée: "Habemus tatam", des diarrhées de joie ont coulé sur la place de la papeterie vaticane. La Tageszeitung allemande, a résumé la colique exultatoire du populo cattolico en titrant: "Ach, mein Gott !!!" Je vais vous résumer ses dix pages de reportages, de témoignages et éditoriaux. (Un sacré boulot.)

Le nouveau patron -- il refuse qu'on l'affuble de noms d'oiseaux comme "Très serin Père" -- a décidé qu'on s'adresserait à lui en tant que "Padre Padrone", "Boss" ou tout évangéliquement "Monsieur Benoît". Les lettres x,v,i publiées après son prénom sont simplement son code bancaire qu'il souhaite partager avec les plus riches. Le successeur du Polonais est connu comme Monsieur Oui. Oui à toutes les demandes des femmes (son homosexualité assumée le rend immune à la terreur de l'Eternel féminin, il a tout cela en lui, en même temps que des couilles bien fermes, indispensables pour conduire la messe). Oui, elles ont le droit de disposer de leur corps, oui elles pourront bientôt dire la messe sans se faire opérer. Il dit oui aussi à la recherche sur les cellules souches. Oui, comme son pote Bush, un grand croyant, à la légalisation de la pauvreté, et pas seulement dans le Tiers monde.

Gardien de l'ordre au sein de l'Incurie romaine, M. Benoît est un homme d'action. "J'entends Popaul me dire: N'aie pas peur Jo, fonce dans le tas!" a-t-il déclaré hier. Foncer, c'est ce qu'il avait fait, par exemple, lors du viol des contemplatives africaines par des missionnaires irlandais. Il avait emmené une équipe de médecins allemands pour avorter les pauvres soeurs et restaurer leur hymen. "L'Eglise doit être là où le peuple souffre. C'est ainsi qu'elle devient crédible," avait-il affirmé.

Et aussi: "Ce qui rendra notre Eglise grande, ce sera son ouverture au monde." Dès son élection, il a décidé d'ouvrir le dialogue avec juifs et musulmans. Il le fera en latin "avec simplicité et affection." Pas besoin de s'adresser au clergé protestant: la majorité a appris le latin au collège. Comme son "frère" Bush vise à contrôler les routes du pétrole, M. Benoît préservera le contrôle de l'Eglise sur les gazoducs de la foi.

Après avoir soutenu le ministère de sa branche américaine auprès des petites filles et des jeunes garçons -- l'Eglise de demain -- Rome montre enfin avec l'élection de M. Benoît qu'elle ne méprise plus les vieux. C'est un exemple pour le monde entier et les conseils d'administration en particulier.

Sans ostentation, mais avec beaucoup de ferveur, M. Benoît mène depuis longtemps un ministère pastoral dans les bars gay de Cologne, Munich (sa chère Bavière) et Berlin où il est connu comme Jo le Panzer. Il descend des bières sans se faire prier et distribue des préservatifs marqués du sigle Ave (registered by the Vatican) en précisant: "Si tu as l'intention de pécher, que ce ne soit pas en commettant un péché... mortel." Lui-même reste chaste et se préserve, dit-il, en attendant que l'Eglise accorde le mariage à toutes et à tous, y compris les lesbiennes dans la foi et les homos croyants.

On murmure qu'il sera canonisé avant sa mort. C'est cruel. Cela ressemble à la vivisection.

19.4.05

Je t'emm... moi non plus!

Un titre de Libération sur le net, cette fin de matinée: Raffarin--Villepin: "Je t'emm... moi non plus" Et en page une: Que le pire gagne. J'aime! Cela correspond à mes états d'âme ces jours. Mais comme la politique française me fait ch..., parlons plutôt de Suisse et d'Autriche.

Peter Brabeck -- "piterre" disent les commentateurs français (qui ignorent son origine autrichienne) comme ils prononcent "itler" sans rien ignorer -- M. Brabeck, donc, n'est malgré tout pas l'Elfriede Jelinek du café. Pas de prix Nobel pour lui cette année, mais une ou deux compensations: deux casquettes à la tête de Nestlé, même si cela crée des remous, et une augmentation de ses revenus. Il y a peu, l'homme ne touchait que deux millions par an (si j'ai bien retenu les chiffres, je ne suis pas doué) et il devrait, murmure-t-on, accéder à dix fois plus. Attention: l'ascenseur ne mène qu'aux étages directoriaux, les autres sont priés de gravir les escaliers traditionnels! Actuellement, ils mènent surtout à la cave.

M. Brabeck rejoindrait ainsi Marcel Ospel ("iou,bi,s") qui caresse ses 21 millions et le champion Daniel Vasella (Novartis). Le réd. en chef du magazine Cash Dirk Schütz vient de publier un petit ouvrage insolent chez Orell Füssli: "Gierige Chefs. Warum kein Manager zwanzig Millionen wert ist", en Suisse s'entend. Le scandale, affirme-t-il, ce n'est pas la hauteur de la somme, mais le fait que ces patrons cupides (gierig) ne la valent pas du tout. Question compétences s'entend.

Je ne suis pas jaloux du salaire, mais de la belle sale gueule de Peter Brabeck. Avec un masque pareil, j'aurais fait une carrière d'acteur. J'aurais ramassé les rôles d'empereurs et d'officiers impériaux (Autriche-Hongrie); j'aurais rafflé tous les personnages nazis du cinéma et de la télé en langue allemande, anglo-américaine et même française. C'est quand même plus glorieux que de terroriser les employés et les investisseurs d'une multi, fût-elle suisse.

On voit beaucoup Jörg Haider et des paniers d'oranges à la télévision autrichienne ces jours. Le "chef historique", comme l'appelle Le Monde, de l'extrême droite a été élu dimanche président de son nouveau parti, l'Alliance pour l'avenir de l'Autriche (BZÖ: essayez de le cracher!). Cet impitoyable politicien à la recherche d'un second souffle montre encore, à 55 ans, une jolie petite gueule de vieux jeune homme. Dans la ligne de W. Bush, Blair et, chez nous, Yvan Perrin ou le poète valaisan de l'UDC. Ces types ont un charme immature auquel je ne suis pas indifférent. Les dames diraient: beau-fils parfait! Chez moi, ils réveillent une envie de leur flanquer une bonne fouettée jsuqu'au sang, pour leur bien et mon plaisir personnel.

Vu hier soir le reportage de la télé alémanique: "Die Blochers, und wie sie die Schweiz umbauen wollen". Mais doublé en allemand sur 3-Sat. Une évidence: la Suisse les a élus en multipack. Le duo parfait. Elle, presque élégante; lui, débonnaire, sans fausse modestie ni forfanterie. Qu'est-ce qui motive une institutrice et un fils de pasteur, qui a gagné ses premiers sous comme valet de ferme, à marner pour faire des millions, habiter un château et un palais? A faire fortune avec le monde entier et à prôner la fermeture politique? Qu'est-ce qui pousse un couple de milliardaires à briguer un poste à Berne?

Et comment vont-ils transformer (umbauen) la Suisse? Beaucoup est dit. Avec finesse de part et d'autre. Le mystère plane quand même. Et le reportage se termine sur une représentation de "Wilhelm Tell" sur la prairie du Rütli pour laquelle le couple a mis la main au portefeuille. Est-ce que les Blocher ont une telle nostalgie du passé mythique des Confédérés?

Est-ce que cela se soigne, docteur?

17.4.05

America, America!


Il a neigé serré cette nuit. Le griottier devant ma fenêtre ploie presque jusqu'à terre, ses fleurs blanches froissées.

Hier, j'ai lu dans Le Temps que quatre cadres de l'entreprise pharmaceutique Serono à Rockland (États-Unis) ont été mis en accusation par le procureur général de Boston. Ils avaient proposé des ristournes aux médecins qui prescriraient le Serostim (un médicament destiné à réduire l'amaigrissement associé au sida). Ce traitement atteint un coût de 21'000 dollars sur 12 semaines.

L'affaire remonte à 1999: Serono met en place une offensive commerciale sous le nom «Six millions de dollars de ventes en six jours». Il s'agit d'inciter des médecins new-yorkais à prescrire le médicament en leur faisant miroiter un voyage à Cannes, tous frais payés (d'une valeur de 5000 à 10'000 dollars par personne) où ils pourront, s'ils le souhaitent, assister à un bref exposé médical.

Une fraude selon la justice américaine. En 2001, la filiale américaine, Serono Inc, a été appelée à mettre à disposition du procureur de Boston, où l'affaire était instruite, tous les documents relatifs au Serostim. En décembre 2004, Adam Stupak, un ancien directeur de ventes, plaidait coupable. Et pas plus tard que jeudi dernier, quatre autres cadres ont été mis en accusation pour avoir soudoyé des médecins.

Mercredi, j'avais lu dans Le Temps encore, que les 108 membres d'Alinghi et leurs familles (quelque 300 personnes) s'étaient installés à Valence, port qui hébergera la prochaine Coupe de l'America. Leur quartier général, d'un prix de 7 millions d'euros, comprendra 110 bureaux, une voilerie, des ateliers techniques, un hangar bien surveillé pour les deux nouveaux voiliers, un restaurant, un gymnase, un terrain de basket et un espace ouvert au public avec une copie du voilier vainqueur de la précédente Coupe de l'America. Muni d'un simulateur, ce joujou permettra au public de s'essayer à la manœuvre.

Questions du Temps à Ernesto Bertarelli, 40 ans, patron de Serono International (Genève), 4900 employés dans le monde. M. Bertarelli est le Suisse le plus riche selon le magazine Forbes (fortune personnelle estimée à plus de 9 milliards de dollars) et un sportif comblé, président du Team Alinghi, premier vainqueur européen (mars 2003) de l'America's Cup (avec une équipe de néo-zélandais):

-- Est-ce que le fait de gagner la Coupe de l'America a stimulé votre business?
-- Non. Cela a juste rendu ma vie plus compliquée. Cela a accru ma notoriété. Or, en biotechnologie, la célébrité est loin d'être un atout. Ce n'est pas un domaine de biens de grande consommation, mais une niche particulière qui intéresse essentiellement les scientifiques.
-- Est-ce que la campagne d'Alinghi sera entièrement financée par le sponsoring cette fois-ci?
-- Non, je vais à nouveau y contribuer personnellement.

Serono est un acteur global de la biotechnologie, actif dans les aires thérapeutiques de la croissance et du métabolisme, de la médecine de la reproduction humaine, de la dermatologie (psoriasis) et de la sclérose en plaques.

Il a neigé serré cette nuit. Les tulipes sont ensevelies. Mais ce n'est pas la raison de ma mélancolie.

10.4.05

Buchenwald (1): les portes de sortie

Il y a soixante ans cette semaine, le camp de concentration de Buchenwald, situé sur la colline boisée de hêtres au-dessus de Weimar, était libéré par les soldats américains. On a dénombré que 238'980 hommes (principalement), mais aussi femmes et enfants, ont été incarcérés à Buchenwald. Près de cinquante mille d'entre eux sont morts des conditions brutales: exécutions, épuisement, faim ou marches forcées lors de leur évacuation. 21'000 prisonniers étaient en vie lorsque les Américains sont arrivés.

"En fait, lorsque cela a commencé, écrit le caporal Harry Herder, 19 ans, aucun d'entre nous ne pouvait savoir où nous allions et ce que nous allions y faire. Nous étions sur un tank. Je me souviens que nous avons traversé de charmantes vallées, avec des arbres sur un côté. Je me souviens que le tank a violemment tourné à gauche, tellement violemment que nous avons dû nous agripper pour ne pas tomber. A peine avions-nous retrouvé notre équilibre que nous étions arrivés. Il y avait une haute enceinte de fils barbelés. Un sentier longeait l'enceinte et le long de ce sentier, tout les 6 ou 7 mètres, il y avait des miradors. Au delà de l'enceinte, à environ 7 ou 8 mètres, il y avait encore d'autres barrières de fil barbelé, moins hautes toutefois. Les fils barbelés étaient extrêmement serrés, tellement serrés que personne n'aurait jamais pu les traverser. Nos tanks ralentirent, mais ne s'arrêtèrent pas et passèrent lentement à travers l'enceinte. Ceux d'entre nous qui étaient sur les tanks se protégèrent en se mettant derrière la tourelle, tandis que les véhicules blindés chargeaient. C'est en passant la première enceinte que nous nous fîmes une première idée de ce que nous allions affronter dans les heures et les jours qui allaient suivre."

Plus loin dans son témoignage, le jeune caporal écrit: "Le sergent Blowers [...] devint soudain très calme, regarda le sol un moment puis leva les yeux et, regardant dans le vide au-dessus de nos têtes, il commença à parler, très doucement, tellement doucement que nous avions de la peine à le comprendre. Il nous expliqua que nous étions dans ce qu'on appelle un "camp de concentration" et que nous allions voir des choses auxquelles nous n'étions pas préparés. Il nous dit de regarder, de regarder encore et encore, jusqu'à en vomir. Puis il nous quitta et marcha dans la forêt. Je n'avais jamais vu le sergent Blowers comme cela. Cet homme avait déjà vu tout ce qui était imaginable de voir, et pourtant, cet endroit l'affectait à ce point. Je ne comprenais pas. Je ne savais pas ce qu'était un camp de concentration. Mais j'allais bientôt l'apprendre."

Un autre soldat de la 80ème Division témoigne. Bill Sarnoff fait partie du groupe chargé de recueillir les témoignages des survivants. Ecoutant Avram Lewin, fabricant de cordages arrêter à Anvers, qui a vu disparaître toute sa famille, il lui demande comment il a pu supporter trois années de violences terribles. "La cuisine de ma mère," répondit-il. "Parmi la dévastation qui m'entourait," expliqua-t-il, "pour survivre, j'ai enfoui mon esprit dans un rêve et me suis rappelé les larges, sombres, grosses tranches de boeuf servie avec des légumes que mes soeurs allaient chercher au jardin. Je pensais aux grosses tartes aux fruits, à la crème fraîche et aux pêches que mon frère, mon père et moi-même nous dégustions après une journée de travail à l'atelier. Je pensais à l'oie grasse rôtissant lentement dans le four. C'était tout ce qui me restait."

Chuck Ferree, un vétéran qui est entré à Dachau le premier jour de sa libération, se demande pourquoi les soldats qui ont vu les camps de la mort éprouvent tant de difficulté à raconter ce qu'ils ont vécu. Il commente: "Harry Herder a traîné ce boulet pendant 50 ans avant d'écrire ses souvenirs dans l'espoir, comme il le dit, de vider son esprit de ce qui le hantait. Il voulait effacer ces images de mort, ces odeurs, ces sentiments. Il voulait être délivré de sa souffrance. Les survivants de la Shoa connaissent bien cela. Tant de victimes ne sont jamais parvenues à exprimer ce qu'elles ressentaient. Nombre d'entre elles se sentaient même coupables d'avoir survécu: "Pourquoi moi?" Il n'y aura jamais de réponse. Ne reste que la douleur."

"Dans mon cas, poursuit Ferree, près de 50 ans ont passé avant que je ne dise quelque chose à ma meilleure et plus proche amie: mon épouse. On se demande si on sera compris. Comment être sûr que les gens nous croiront, que les autres comprendront alors que nous avons tant de difficulté à comprendre nous-mêmes? Témoigner réveille nos souffrances et nous rappelle la question fondamentale: comment des êtres humains peuvent-ils commettre de tels actes?"

La difficulté d'en parler, Paul Steinberg l'évoque aussi dans son ouvrage "Chroniques d'ailleurs" (Ramsay, 2000). Déporté à Auschwitz en 1943, alors qu'il avait 17 ans, il a restitué l'indicible, l'indescriptible après 50 ans de silence. "Mon ami, M. Kahn, le traducteur en langue allemande d'une partie de l'œuvre de Primo Levi, m'a écrit une lettre. Précieuse lettre. Il me dit de parler, à ma femme, mes enfants, mes amis, de parler à chaque occasion qui s'offre, d'éviter à tout prix de refermer la coquille sur moi. Selon lui, si Primo Levi est mort, c'est de ne plus avoir de porte de sortie, ni d'oreilles complaisantes."

(Condensé de divers textes. Sources: par ex. Google "Buchenwald".)

4.4.05

Tous simplement à poil!

Libération raconte ajourd'hui (L'énergie est dans le casier) que le joueur de tennis croate Ivan Ljubicic a trouvé un homme dans son casier. C'était dimanche 27 mars à Key Biscayne.
Il se rend au vestiaire et, après une douche, retrouve ses affaires étalées sur le sol devant son casier. Le joueur croate, fin observateur, raconte la suite. «Je me suis dit : "Mais qu'est-ce qui se passe ? Mes affaires sont par terre !"» En plus, le casier est entrouvert. Ljubicic ouvre la porte et ­ surprise ! ­ il découvre le Français Michaël Llodra totalement à poil. «J'étais sous le choc, poursuit le tennisman, Michaël Llodra nu dans mon casier ! Il me regardait. Je le regardais. J'ai dit : "Mais bon sang, qu'est-ce que tu fous ici ?"» Llodra aurait répondu : «J'essaie de capter une part de ton énergie positive. Tu gagnes beaucoup de matchs, cette année.»

Le journal constate: 1) que les deux joueurs ont gagné chacun leur match de la journée, 2) que selon l'étude «Interest in sports and belief in sports superstitions», parue l'an dernier dans les Psychological Reports (vol. 94, pp. 1043-7), il existe une nette corrélation entre l'intérêt des gens pour le sport et leur croyance dans les superstitions des sportifs, 3) que la pensée magique ne cesse de gagner du terrain, dans les vestiaires comme dans le reste du monde civilisé.

Rome attend cette semaine deux millions de pélerins attirés par la pensée magique autour du cadavre d'un chef religieux. Cet homme était totalement divisé contre lui-même. Chargé du message de la grâce et de la libération, il l'avait transformé en action politique. Il avait condamné à mort la théologie de la libération, la vocation religieuse des femmes, comme celle des hommes mariés. Il s'était montré aveugle aux excès de l'éducation sexuelle catho, aux ravages du sida et à tant d'autres situations difficiles. Les homélies de l'un de ses prédécesseurs m'ont beaucoup inspiré. Je les lisais régulièrement comme des messages de vie et d'encouragement. Celles de Wojtyla n'étaient que sermons et remontrances; pas la moindre étincelle spirituelle ou mystique. Karol, un orphelin jamais sevré, un mariolâtre misogyne (divisé...), un pauvre homme (malgré sa splendide prestance) recroquevillé dans l'immobilisme.

Aux pélerins, je propose de transformer toute cette magie négative en une force positive qui permettrait à l'Eglise, dite universelle, de retrouver son charisme.


image_moyenne

L'architecture de la place Saint-Pierre reprend le symbole universel du yoni entourant le lingam, de l'énergie créatrice féminine encadrant la conscience masculine. Vous, toutes les petites fourmis rassemblées sur ce haut-lieu, laissez tomber vos vêtements de deuil, mettez-vous à nu. Rassemblez les larmes dans vos mains et massez-en le coeur de votre voisin ou voisine, communiez dans le chagrin et l'espoir, brûlez l'encens et oignez-vous mutuellement du saint chrême. Chantez le Requiem apaisant de Gabriel Fauré. Ne confondez pas ce sacrement de renouvellement avec une bacchanale, même si vous n'avez pas l'habitude de la nudité fraternelle. Ouvrez-vous à l'union mystique de l'Eglise avec son Dieu devant lequel tous les croyants sont nus, sans honte ni gloriole.

Et priez pour que les vieillards chargés d'élire un successeur soient inspirés par l'Esprit de simplicité.

1.4.05

On devrait arrêter le progrès


Si la photo est bonne... Un officier de police texan du nom de Green a été suspendu cette semaine. Après avoir arrêté une femme pour conduite en état d'ivresse, il aurait chargé sur son assistant personnel des photos enregistrées dans le portable de la prévenue. Excès de zèle? Lors de l'arrestation, Green et son partenaire avaient découvert que le portable contenait des prises de vues de l'accusée complètement nue.

L'enquête interne devra vérifier si le policier a bien appelé la femme à son domicile, après l'arrestation, pour lui proposer un rendez-vous. Nous, on aimerait bien savoir jusqu'où vont les pouvoirs discrétionnaires des agents de l'ordre...

Le doigt sur la sécurité. L'homme d'affaires malaisien K. Kumaran s'était acheté une Mercedes classe-S munie d'un système de reconnaissance biométrique, ce qui est bien pratique dans un pays où les grosses tires attirent beaucoup de convoitise. Du moins le croyait-il...

Un gang armé de machettes l'a attaqué dans une banlieue de Kuala Lumpur et exigé la clé de la voiture. Ce modèle vaut autour de 100'000 balles sur le marché local des occases, à cause des taxes d'importation élevées.

Mais la voiture ne pouvait pas démarrer sans que Kumaran ne pose son index sur le système de sécurité. Les bandits ont vite compris qu'ils avaient besoin de sa présence pour la faire fonctionner. Ils l'ont donc embarqué avec eux. Et comme les moeurs sont encore assez coincées dans ce pays affairiste musulman, les gars ont renoncé à demander la main de Kumaran à son père. Ils l'ont dépouillé de ses vêtements (tout se recycle) et l'ont abandonné nu sur le bord de la route. Non sans avoir coupé son index à la machette...

Les systèmes de reconnaissance biométriques (empreintes digitales, iris de l'oeil) vont bientôt remplacer les codes personnels de nos cartes de paiement et autres gadgets. Si, devant le bancomat, vous voyez un individu s'approcher avec un couteau suisse ou une cuillère à dessert, ayez aussi une pensée pour ce pauvre M. Kumaran. Vous ne pourrez pas prétendre que vous n'aviez pas été prévenu/e... S.V.P., ne pourrait-on pas arrêter un peu le progrès?