10.5.05

Soleure: il suffit de passer le pont


De la gare au Landhaus où se tenaient les Journées littéraires de Soleure (de vendredi à dimanche derniers), c'est une promenade de sept minutes cadrée par les châtaigniers en fleurs jusqu'au pont Kreuzacker qui franchit l'Aare. Petit chef-lieu sévère qui entretint des liens étroits avec la France aux XVIe et XVIIe siècles, Soleure conserve un centre patricien où piétons et cyclistes circulent sans risquer leur peau.

Pourtant, des affiches politiques déchirent cette belle idylle et te jettent leurs NEIN, NEIN à la gueule. Il faudra voter deux fois NEIN le 5 juin prochain pour garder la Suisse à l'abri des "influences". NEIN à Schengen, à ces nains européens qui entourent notre grand et beau pays, trop intelligent et trop efficace pour se lier en quoi que ce soit à des profiteurs qui veulent t'arracher le pain de la bouche, l'or des banques et la neige des cîmes. NEIN aussi, un NEIN d'indignation aux couples de femmes ou d'hommes qui demandent la possibilité d'enregistrer officiellement leur partenariat. Pourquoi? Parce que leur voie est celle de la singularité, de l'amour qui navigue sur un fleuve parallèle (trop proche de la frontière). Et aussi parce qu'on sait bien qu'après, "ils" réclameront la possibilité d'adopter des enfants. Ensuite, c'est inévitable, les zoophiles exigeront le droit d'épouser leurs partenaires à deux ailes ou quatre pattes...

Ces affiches utilisent un langage codé, celui des patriarches inquiets que la nation et la famille n'échappent encore un peu plus à leur domination exclusive. Leurs principes sont "bibliques", ils pourraient tout aussi bien avoir une justification "coranique".

La rivière roule des eaux grises, fâchées par le déficit d'imagination de ce pays et par la pluie. Les drapeaux qui balisent le chemin jouent de la transparence du voile et projettent le vocable Literatur à l'envers comme à l'endroit. C'est aussi très suisse, mais du bon côté de la créativité. Sur l'autre rive, on est étonné par la profusion des restaurants: turc, grec, balkanique, babylonien, italien... Les étrangers sont déjà installés et te souhaitent la bienvenue à leur table en Schwytzertütsch.