27.4.05

Jane, le crachat et le Vietnam

Jane Fonda vient de publier "My Life So Far", le récit d'une femme qui a traversé une multitude de vies. La semaine dernière, lors d'une séance de signature au Kansas, un vétéran de la guerre du Vietnam lui a envoyé un gros mollard couleur tabac. Elle n'a pas porté plainte pour ce crachat.

Trois dates dans cette histoire. 1972: Jane Fonda, la Barbarella reine de la Galaxie qui fait rêver les jeunes soldats américains, conduit un groupe de pacifistes à Hanoï. 1975: chute de Saïgon le 30 avril (trente ans, cette semaine). 1988, à la télévision, Jane Fonda ne renie pas son engagement, mais demande pardon au peuple américain pour certaines de ses actions qui auraient blessé par leur manque de réflection et de délicatesse.

Aux Etats-Unis, on cultive aujourd'hui encore la haine envers "Hanoï Fonda". Parmi les vétérans, mais aussi dans l'armée active. Des sites internet répercutent ce mépris. Il existe même des autocollants de son portrait à fixer dans les urinoirs [Duchamp, réveille-toi!]. Des rumeurs infondées circulent au sujet de son soutien à la propagande de guerre nord-vietnamienne. Exemple:
Le colonel Larry Carrigan, porté disparu au combat (sa famille ignorait s'il était encore en vie), était emprisonné depuis trois ans dans un camp (le célèbre "Hilton") au Vietnam du Nord lorsque le groupe de pacifistes mené par Jane Fonda avait passé dans cette prison. Carrigan et ses compagnons auraient été soumis à la préparation routinière en vue de la visite organisée "d'une délégation de paix": douchés, nourris, vêtus de propre. Ils auraient eu le temps d'inscrire leur numéro de sécurité sociale sur de petits billets (pour faire savoir aux Etats-Unis qu'ils étaient vivants). Ils auraient été présentés à Jane Fonda qui aurait serré leurs mains alors qu'ils lui glissaient les petites notes. Sans broncher, elle leur aurait apporté son réconfort, disant: "Est-ce que vous ne regrettez pas d'avoir bombardé des bébés?" ou "J'espère que vous appréciez le traitement humain de vos gardiens!" Puis, lorsque la caméra se serait éteinte, elle se serait tournée vers l'officier viet et lui aurait remis les notes. Trois hommes seraient morts des tortures subies après le passage de l'actrice, Carrigan aurait survécu à ses blessures.
Des anciens prisonniers du "Hilton", présents lors de la visite de Jane Fonda, réfutent cette histoire. (Le vrai Carrigan a demandé qu'on retire son nom des versions qui circulent sur la toile.) Ils affirment: "La seule torture après son passage, ça été d'écouter la propagande incessante au sujet de Fonda diffusée par la radio du camp." Les prisonniers étaient mal traités, mais pas plus ce jour-là.

Fabrice Rousselot mentionne le crachat du vétéran dans le blog A l'heure américaine. A ce jour, sa note a suscité une centaine de commentaires sur la guerre [sans oublier Agamemnon d'Eschyle], sur le pacifisme, le patriotisme ["Patriotism means being loyal to your country all the time and to its government when it deserves it" - Mark Twain], la mémoire, le refoulement ["tout ça c'est du passé"], le pardon? ["Cette conne de Jane aurait pu, aurait dû manifester sa colère contre l'administration Nixon sans pour autant trahir son pays; contre la guerre au Vietnam, mais pas pour autant contre les GIs."]

Question opportune dans le cas Fonda: si elle avait été un homme, un acteur faisant pélerinage à Hanoï, est-ce qu'on lui en voudrait encore aujourd'hui? Certainement non, à moins qu'il brigue un poste politique sous des couleurs démocrates. Alors pourquoi cette rage contre une belle femme qui a beaucoup souffert et même réfléchi (comme le montre son bouquin)?

Bio express: née dans une famille d'acteurs, elle a douze ans lorsque sa mère se suicide; père distant; trois maris distants -- le metteur en scène Roger Vadim qui lui donne des cours de gauchisme et de triolisme, l'activiste Tom Hayden, puis Ted Turner le nabab des médias et philanthrope très complaisant envers lui-même; des troubles de l'alimentation, des dépendances à la drogue puis à l'aérobic (les dizaines de vidéos qui font sa fortune); son apprentissage de la résilience; sa conversion à Dieu (Eglise baptiste); son engagement actuel en faveur de l'éducation des ados, notamment pour lutter contre les stéréotypes sexuels.

Précisément, il se pourrait que Jane Fonda ait provoqué cette hostilité parce qu'à l'origine, elle se présentait aux hommes comme cette jeune femme sculpturale toujours prête à plaire et se soumettre; puis avec son engagement en faveur du Vietnam communiste, elle a semblé se retourner contre ceux qu'elle séduisait -- par exemple les GIs en guerre. Alors que, dans l'imaginaire populaire, le rôle de la femme demeurait le soutien et le repos du guerrier. On a brûlé des sorcières pour moins que cela.