Buchenwald (1): les portes de sortie
Il y a soixante ans cette semaine, le camp de concentration de Buchenwald, situé sur la colline boisée de hêtres au-dessus de Weimar, était libéré par les soldats américains. On a dénombré que 238'980 hommes (principalement), mais aussi femmes et enfants, ont été incarcérés à Buchenwald. Près de cinquante mille d'entre eux sont morts des conditions brutales: exécutions, épuisement, faim ou marches forcées lors de leur évacuation. 21'000 prisonniers étaient en vie lorsque les Américains sont arrivés.
"En fait, lorsque cela a commencé, écrit le caporal Harry Herder, 19 ans, aucun d'entre nous ne pouvait savoir où nous allions et ce que nous allions y faire. Nous étions sur un tank. Je me souviens que nous avons traversé de charmantes vallées, avec des arbres sur un côté. Je me souviens que le tank a violemment tourné à gauche, tellement violemment que nous avons dû nous agripper pour ne pas tomber. A peine avions-nous retrouvé notre équilibre que nous étions arrivés. Il y avait une haute enceinte de fils barbelés. Un sentier longeait l'enceinte et le long de ce sentier, tout les 6 ou 7 mètres, il y avait des miradors. Au delà de l'enceinte, à environ 7 ou 8 mètres, il y avait encore d'autres barrières de fil barbelé, moins hautes toutefois. Les fils barbelés étaient extrêmement serrés, tellement serrés que personne n'aurait jamais pu les traverser. Nos tanks ralentirent, mais ne s'arrêtèrent pas et passèrent lentement à travers l'enceinte. Ceux d'entre nous qui étaient sur les tanks se protégèrent en se mettant derrière la tourelle, tandis que les véhicules blindés chargeaient. C'est en passant la première enceinte que nous nous fîmes une première idée de ce que nous allions affronter dans les heures et les jours qui allaient suivre."
Plus loin dans son témoignage, le jeune caporal écrit: "Le sergent Blowers [...] devint soudain très calme, regarda le sol un moment puis leva les yeux et, regardant dans le vide au-dessus de nos têtes, il commença à parler, très doucement, tellement doucement que nous avions de la peine à le comprendre. Il nous expliqua que nous étions dans ce qu'on appelle un "camp de concentration" et que nous allions voir des choses auxquelles nous n'étions pas préparés. Il nous dit de regarder, de regarder encore et encore, jusqu'à en vomir. Puis il nous quitta et marcha dans la forêt. Je n'avais jamais vu le sergent Blowers comme cela. Cet homme avait déjà vu tout ce qui était imaginable de voir, et pourtant, cet endroit l'affectait à ce point. Je ne comprenais pas. Je ne savais pas ce qu'était un camp de concentration. Mais j'allais bientôt l'apprendre."
Un autre soldat de la 80ème Division témoigne. Bill Sarnoff fait partie du groupe chargé de recueillir les témoignages des survivants. Ecoutant Avram Lewin, fabricant de cordages arrêter à Anvers, qui a vu disparaître toute sa famille, il lui demande comment il a pu supporter trois années de violences terribles. "La cuisine de ma mère," répondit-il. "Parmi la dévastation qui m'entourait," expliqua-t-il, "pour survivre, j'ai enfoui mon esprit dans un rêve et me suis rappelé les larges, sombres, grosses tranches de boeuf servie avec des légumes que mes soeurs allaient chercher au jardin. Je pensais aux grosses tartes aux fruits, à la crème fraîche et aux pêches que mon frère, mon père et moi-même nous dégustions après une journée de travail à l'atelier. Je pensais à l'oie grasse rôtissant lentement dans le four. C'était tout ce qui me restait."
Chuck Ferree, un vétéran qui est entré à Dachau le premier jour de sa libération, se demande pourquoi les soldats qui ont vu les camps de la mort éprouvent tant de difficulté à raconter ce qu'ils ont vécu. Il commente: "Harry Herder a traîné ce boulet pendant 50 ans avant d'écrire ses souvenirs dans l'espoir, comme il le dit, de vider son esprit de ce qui le hantait. Il voulait effacer ces images de mort, ces odeurs, ces sentiments. Il voulait être délivré de sa souffrance. Les survivants de la Shoa connaissent bien cela. Tant de victimes ne sont jamais parvenues à exprimer ce qu'elles ressentaient. Nombre d'entre elles se sentaient même coupables d'avoir survécu: "Pourquoi moi?" Il n'y aura jamais de réponse. Ne reste que la douleur."
"Dans mon cas, poursuit Ferree, près de 50 ans ont passé avant que je ne dise quelque chose à ma meilleure et plus proche amie: mon épouse. On se demande si on sera compris. Comment être sûr que les gens nous croiront, que les autres comprendront alors que nous avons tant de difficulté à comprendre nous-mêmes? Témoigner réveille nos souffrances et nous rappelle la question fondamentale: comment des êtres humains peuvent-ils commettre de tels actes?"
La difficulté d'en parler, Paul Steinberg l'évoque aussi dans son ouvrage "Chroniques d'ailleurs" (Ramsay, 2000). Déporté à Auschwitz en 1943, alors qu'il avait 17 ans, il a restitué l'indicible, l'indescriptible après 50 ans de silence. "Mon ami, M. Kahn, le traducteur en langue allemande d'une partie de l'œuvre de Primo Levi, m'a écrit une lettre. Précieuse lettre. Il me dit de parler, à ma femme, mes enfants, mes amis, de parler à chaque occasion qui s'offre, d'éviter à tout prix de refermer la coquille sur moi. Selon lui, si Primo Levi est mort, c'est de ne plus avoir de porte de sortie, ni d'oreilles complaisantes."
(Condensé de divers textes. Sources: par ex. Google "Buchenwald".)
"En fait, lorsque cela a commencé, écrit le caporal Harry Herder, 19 ans, aucun d'entre nous ne pouvait savoir où nous allions et ce que nous allions y faire. Nous étions sur un tank. Je me souviens que nous avons traversé de charmantes vallées, avec des arbres sur un côté. Je me souviens que le tank a violemment tourné à gauche, tellement violemment que nous avons dû nous agripper pour ne pas tomber. A peine avions-nous retrouvé notre équilibre que nous étions arrivés. Il y avait une haute enceinte de fils barbelés. Un sentier longeait l'enceinte et le long de ce sentier, tout les 6 ou 7 mètres, il y avait des miradors. Au delà de l'enceinte, à environ 7 ou 8 mètres, il y avait encore d'autres barrières de fil barbelé, moins hautes toutefois. Les fils barbelés étaient extrêmement serrés, tellement serrés que personne n'aurait jamais pu les traverser. Nos tanks ralentirent, mais ne s'arrêtèrent pas et passèrent lentement à travers l'enceinte. Ceux d'entre nous qui étaient sur les tanks se protégèrent en se mettant derrière la tourelle, tandis que les véhicules blindés chargeaient. C'est en passant la première enceinte que nous nous fîmes une première idée de ce que nous allions affronter dans les heures et les jours qui allaient suivre."
Plus loin dans son témoignage, le jeune caporal écrit: "Le sergent Blowers [...] devint soudain très calme, regarda le sol un moment puis leva les yeux et, regardant dans le vide au-dessus de nos têtes, il commença à parler, très doucement, tellement doucement que nous avions de la peine à le comprendre. Il nous expliqua que nous étions dans ce qu'on appelle un "camp de concentration" et que nous allions voir des choses auxquelles nous n'étions pas préparés. Il nous dit de regarder, de regarder encore et encore, jusqu'à en vomir. Puis il nous quitta et marcha dans la forêt. Je n'avais jamais vu le sergent Blowers comme cela. Cet homme avait déjà vu tout ce qui était imaginable de voir, et pourtant, cet endroit l'affectait à ce point. Je ne comprenais pas. Je ne savais pas ce qu'était un camp de concentration. Mais j'allais bientôt l'apprendre."
Un autre soldat de la 80ème Division témoigne. Bill Sarnoff fait partie du groupe chargé de recueillir les témoignages des survivants. Ecoutant Avram Lewin, fabricant de cordages arrêter à Anvers, qui a vu disparaître toute sa famille, il lui demande comment il a pu supporter trois années de violences terribles. "La cuisine de ma mère," répondit-il. "Parmi la dévastation qui m'entourait," expliqua-t-il, "pour survivre, j'ai enfoui mon esprit dans un rêve et me suis rappelé les larges, sombres, grosses tranches de boeuf servie avec des légumes que mes soeurs allaient chercher au jardin. Je pensais aux grosses tartes aux fruits, à la crème fraîche et aux pêches que mon frère, mon père et moi-même nous dégustions après une journée de travail à l'atelier. Je pensais à l'oie grasse rôtissant lentement dans le four. C'était tout ce qui me restait."
Chuck Ferree, un vétéran qui est entré à Dachau le premier jour de sa libération, se demande pourquoi les soldats qui ont vu les camps de la mort éprouvent tant de difficulté à raconter ce qu'ils ont vécu. Il commente: "Harry Herder a traîné ce boulet pendant 50 ans avant d'écrire ses souvenirs dans l'espoir, comme il le dit, de vider son esprit de ce qui le hantait. Il voulait effacer ces images de mort, ces odeurs, ces sentiments. Il voulait être délivré de sa souffrance. Les survivants de la Shoa connaissent bien cela. Tant de victimes ne sont jamais parvenues à exprimer ce qu'elles ressentaient. Nombre d'entre elles se sentaient même coupables d'avoir survécu: "Pourquoi moi?" Il n'y aura jamais de réponse. Ne reste que la douleur."
"Dans mon cas, poursuit Ferree, près de 50 ans ont passé avant que je ne dise quelque chose à ma meilleure et plus proche amie: mon épouse. On se demande si on sera compris. Comment être sûr que les gens nous croiront, que les autres comprendront alors que nous avons tant de difficulté à comprendre nous-mêmes? Témoigner réveille nos souffrances et nous rappelle la question fondamentale: comment des êtres humains peuvent-ils commettre de tels actes?"
La difficulté d'en parler, Paul Steinberg l'évoque aussi dans son ouvrage "Chroniques d'ailleurs" (Ramsay, 2000). Déporté à Auschwitz en 1943, alors qu'il avait 17 ans, il a restitué l'indicible, l'indescriptible après 50 ans de silence. "Mon ami, M. Kahn, le traducteur en langue allemande d'une partie de l'œuvre de Primo Levi, m'a écrit une lettre. Précieuse lettre. Il me dit de parler, à ma femme, mes enfants, mes amis, de parler à chaque occasion qui s'offre, d'éviter à tout prix de refermer la coquille sur moi. Selon lui, si Primo Levi est mort, c'est de ne plus avoir de porte de sortie, ni d'oreilles complaisantes."
(Condensé de divers textes. Sources: par ex. Google "Buchenwald".)

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